Oratorio
Après plusieurs années comme Konzertmeister à Weimar puis comme Kapellmeister à Köthen, Bach fut nommé en 1723 cantor de la Thomaskirche à Leipzig. Assumer à la fois l’enseignement musical et l’exécution de la musique dans une ville prestigieuse comme Leipzig constitua sans doute l’étape la plus importante de sa carrière. La tâche qui lui fut confiée n’était cependant pas mince : pour accompagner l’office dominical, une nouvelle cantate – œuvre en plusieurs mouvements pour chœur, solistes et orchestre – devait être prête chaque semaine, sur un texte correspondant à l’Évangile du jour. On peut dire, avec prudence, que les cantates de Leipzig représentent l’apogée du style de Bach. Il y atteignit en effet une unité incomparable entre texte et musique, entre rhétorique et expression. Pour certaines grandes fêtes liturgiques, Bach élargit encore ses ambitions. Pour Noël et pour Pâques notamment, il composa des oratorios qui, par leur forme, ressemblent aux cantates mais qui, par leur ampleur et leur conception, se rapprochent d’un opéra religieux non mis en scène. Un oratorio pour la période pascale est appelé une Passion, ou oratorio de la Passion, et Bach en composa très probablement cinq. Aujourd’hui, la Passion selon saint Jean et la Passion selon saint Matthieu bénéficient d’une tradition d’exécution particulièrement riche – surtout aux Pays-Bas, en Allemagne et en Belgique. D’une Passion selon saint Marc, seul le texte a été conservé, et deux autres Passions sont mentionnées dans la notice nécrologique de Bach.
Évangile selon Matthieu
La Passion selon saint Matthieu est l’oratorio le plus célèbre et le plus fréquemment interprété de Bach. La datation précise de l’œuvre reste sujette à discussion, mais il est probable que ce magnum opus fut créé le Vendredi saint, le 11 avril 1727, dans la Thomaskirche de Leipzig. Bach trouva le livret de sa Passion chez Picander, poète réputé qui écrivit également les textes d’une grande partie des cantates de Bach. Pour l’essentiel du texte, Picander s’appuya sur l’Évangile selon Matthieu, tout en y ajoutant de longs passages nouveaux qui éclairent le récit d’un point de vue plus personnel. Bach composa près de trois heures de musique, réparties en deux grandes parties, pour un effectif imposant : deux chœurs, six solistes, deux orchestres et deux orgues. La symbolique et la multiplicité des significations à plusieurs niveaux sont typiques de Bach. Par sa forme même, la Passion selon saint Matthieu est construite comme une croix : la première partie, plus brève, décrit l’arrestation du Christ ; la seconde, plus longue, son procès et sa crucifixion. Le reniement de Pierre apparaît au centre des deux parties et agit ainsi comme le point de rencontre où se rejoignent les deux branches de la croix.
Perspectives
Essentiellement, la Passion selon saint Matthieu alterne chœurs, récitatifs et airs. L’alternance entre ces différentes formes obéit à une logique propre et soutient l’action à la fois sur le plan textuel et musical. Les récitatifs sont pour la plupart chantés par l’Évangéliste, qui raconte la Passion du Christ de manière relativement factuelle. Les récitatifs de Bach sont sobres, parfois même dépourvus d’accompagnement orchestral, soutenus uniquement par des formules d’accords et comportant beaucoup de texte sur peu de notes. C’est là, autrement dit, que l’action se déploie. Les airs, en revanche, sont chantés par des solistes qui réfléchissent aux événements du récit. Comme ces airs ne contiennent pas d’action mais cristallisent plutôt certaines émotions, ils présentent relativement peu de texte sur des mélodies richement ornées et accompagnées par l’orchestre. La règle est claire : plus l’émotion est forte, plus la musique prend le relais du texte. Le chœur, enfin, commente l’action sous différentes formes. Tantôt il incarne la voix de la foule – comme dans le cri « lass ihn kreuzigen », ou « qu’il soit crucifié ». Tantôt il adopte la position de l’observateur extérieur – comme dans le chœur d’ouverture « Kommt, ihr Töchter ». Ailleurs encore, il représente le croyant humble – comme dans le choral douloureux « O Haupt voll Blut und Wunden ». En plaçant deux chœurs face à face et en les faisant dialoguer, Bach crée une dynamique vivante entre les opinions divergentes de la foule ou les différentes perspectives sur l’action.
Affects
Il est remarquable que la Passion selon saint Matthieu soit chantée en allemand et non en latin, comme la grande majorité des compositions liturgiques. La force des Passions de Bach dans la langue vernaculaire s’explique dans le contexte de la Réforme, qui s’implanta en Allemagne du Nord dès le XVIe siècle. Avec l’essor du protestantisme, les réformateurs s’efforcèrent de rapprocher la liturgie des fidèles. La compréhension du texte constituait leur principale préoccupation, ce qui rendit nécessaire une alternative à la fois au latin, langue élitiste, et à une polyphonie devenue si complexe que le texte en devenait souvent presque incompréhensible. Peu à peu s’imposa aussi l’idée que non seulement le texte, mais aussi la musique elle-même devait transmettre le message religieux. Les compositeurs du baroque allemand s’employèrent donc à rapprocher au maximum texte et musique. La musique était conçue comme une forme de rhétorique : grâce à certaines formules mélodiques ou rythmiques, à des tournures harmoniques ou à des combinaisons instrumentales, elle pouvait susciter des sentiments précis ou des « affects » chez l’auditeur. Le résultat est une musique qui illustre à la fois le sens littéral et le sens figuré du texte. C’est précisément en cela que Bach se révèle maître. Dans la Passion selon saint Matthieu, toute référence textuelle au ciel ou au divin est associée à des notes aiguës, tandis que des mots comme « enterré » ou « mort » sont chantés et joués dans le registre grave. Lorsqu’un orage éclate au milieu de l’œuvre, les éclairs – « Blitze » en allemand – sont peints par des accords éclatants. Bach introduit également des niveaux symboliques plus profonds : les récitatifs narratifs ne sont pas accompagnés par l’orchestre, sauf lorsque le Christ lui-même prend la parole.
Choral
Outre la recherche des affects, la tradition du choral constitue l’élément le plus important de la liturgie musicale protestante. Un choral est un chant monodique sur un texte biblique traduit, souvent mis sur une mélodie simple et aisément chantable, issue de chants populaires préexistants. Plus tard, ces mélodies servirent également de point de départ à des élaborations sous forme de cantates, d’oratorios et de Passions. La Passion selon saint Matthieu de Bach contient elle aussi plusieurs mélodies de choral qui devaient être familières au public de l’époque. Parfois elles apparaissent clairement à la surface et sont chantées par le chœur à quatre voix dans une écriture musicale transparente. La mélodie du choral « O Haupt voll Blut und Wunden » – à l’origine du compositeur de la Renaissance Hanns Leo Hassler – revient à plusieurs reprises. Chaque fois, Bach en propose une harmonisation différente, suivant la logique du récit. Ailleurs, il tisse habilement les chorals à l’intérieur de ses propres mélodies. Dans le mouvement d’ouverture, une mélodie de choral monodique chantée par le chœur d’enfants perce à travers la texture polyphonique douloureuse du chœur.
Méditation personnelle
L’art rhétorique de Bach fait que sa Passion selon saint Matthieu dépasse largement le simple récit. Ce vaste oratorio est une expérience intense qui emporte l’auditeur, le bouleverse et l’associe même à l’action. Le chœur d’ouverture « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen » invite d’emblée à cette participation : l’auditeur sait déjà ce qui va se produire, alors même que le récit proprement dit – la condamnation et la crucifixion du Christ – n’a pas encore commencé. L’histoire de la souffrance du Christ est donc subordonnée à la réflexion sur cette souffrance. La musique dramatique du mouvement d’ouverture en témoigne. Sur une ligne de basse irrésistiblement entraînante se déploie une magnifique texture polyphonique de voix, lamentation faite de nombreuses voyelles et de peu de mots. Bach dépeint aussi des personnages de chair et de sang et s’attache surtout à leur monde intérieur – à leur réaction face à l’action. Lorsque le grand prêtre demande à Pierre s’il connaît le Christ, celui-ci le renie trois fois et trahit ainsi son Seigneur. Dès qu’il reconnaît son manque de constance, il implore le pardon de Dieu dans le magnifique air « Erbarme dich ». Pierre chante du fond du cœur, sa solitude étant soulignée par le solo de violon douloureusement orné. Ce passage illustre la dimension profondément personnelle de la Passion selon saint Matthieu de Bach. Plus encore que du chemin de croix du Christ, l’oratorio parle de l’être humain et de sa relation intime avec le divin. Alors que, dans la Passion selon saint Jean de Bach, le Christ apparaît clairement comme le Messie – le sauveur attendu de l’humanité –, dans la Passion selon saint Matthieu il semble avant tout encore un homme : un homme dont le sacrifice ne se révélera que plus tard être la rédemption de l’humanité. De l’appel « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen » jusqu’au choral final résigné « Wir setzen uns in Tränen nieder », la Passion selon saint Matthieu de Bach n’est pas l’adoration d’un Sauveur nouveau-né, mais la lamentation pour un homme mort.
Texte d’Arne Herman
Avec nos remerciements à l’Antwerp Symphony Orchestra