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Haendel : La Passion de Brockes

présentation du programme par Frits de Haen

En ce qui concerne la « Passion de Brockes » de Haendel, nous devons nous contenter de ne pas disposer du manuscrit du compositeur. Mais nous disposons toutefois de copies. Nul autre que Jean-Sébastien Bach en possédait une, en partie réalisée de sa propre main. Le fait qu’il en ait interprété des extraits montre à quel point le grand cantor de Saint-Thomas appréciait cette musique de la Passion de Georg Friedrich Haendel.
Malgré cette reconnaissance, la « Passion de Brockes » de Haendel est toujours restée une partition peu connue.

Un « cinquième évangéliste » inconnu

Mais qui est donc ce cinquième évangéliste inconnu ? Nous savons que Barthold H(e)inrich Brockes vécut de 1680 à 1747. Il grandit dans un milieu aisé et devint avocat, après avoir notamment étudié à Leyde. Doté d’un don pour les langues, il séjournait de temps à autre à l’étranger dans le cadre de missions diplomatiques ; à partir de 1720, il fut sénateur à Hambourg.

Le credo de Brockes ? La poésie ne devait pas être un simple jeu de mots vide de sens, mais au contraire quelque chose qui puisse aussi servir d’enseignement aux gens : « C’est ainsi que j’ai écrit le premier oratorio de la Passion, qui a ensuite été traduit en plusieurs langues. Je l’ai fait exécuter solennellement chez moi. » Et en effet : en 1712, Brockes publia sa Passion, intitulée *Der für die Sünde der Welt gemarterte und sterbende Jesus*. C’est Reinhard Keiser qui fut le premier à mettre ce texte en musique. La représentation mentionnée par Brockes eut bel et bien lieu chez lui. Elle dut être d’une ampleur considérable : plus de cinq cents personnes y assistèrent.

Avec cette représentation, Brockes et Keiser offraient aux Hambourgeois, pendant le temps de la Passion (période durant laquelle l’Opéra était fermé), un « divertissement autorisé », tout en procurant également une « édification ». Et oui, cela fit forte impression : le texte fut réimprimé pas moins de trente fois au cours des quinze années suivantes. Après la première représentation en 1712, l’auteur avait déjà préparé une révision un an plus tard. Cette deuxième édition fut suivie de nombreuses autres révisions et une traduction en suédois vit même le jour.

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Piétisme

Non seulement la Passion de Brockes répondait aux aspirations plus théâtrales de la population hambourgeoise (et procurait des revenus à des chanteurs d’opéra alors au chômage), mais son texte de la Passion s’inscrivait également dans la lignée du piétisme. Ce n’était pas tant l’orthodoxie qui occupait le devant de la scène ; les piétistes s’intéressaient plutôt à la relation personnelle du croyant avec les Écritures.

C’est Philipp Jakob Spener (1635-1705) qui, dans son *Pia desideria* (1675), avait cherché à concilier l’importance accordée par les luthériens à la Bible et la priorité donnée à une vie chrétienne personnelle. Bien sûr, Spener n’était pas le premier à propager de telles idées ; la « Dévotion moderne » de Geert Grote (1340-1384) prônait déjà une vie religieuse personnelle consacrée au Christ.

C’est ainsi qu’est né, en musique, le genre appelé « oratorio de la Passion », en contrepoint de la « Passion en oratorio ». Même si la distinction n’est pas très nette, on peut dire que la « passion-oratorio » s’en tenait plus strictement aux Évangiles, tandis que l’« oratorio de la Passion » s’orientait davantage vers la réaction émotionnelle du croyant et pouvait se montrer plus théâtral.

Différentes interprétations

Brockes était sans aucun doute très bien intégré dans le milieu musical. Il connaissait Georg Friedrich Haendel, entretenait des relations avec Georg Philipp Telemann (Brockes avait milité en faveur de la nomination de Telemann à Hambourg) et était donc également ami avec le compositeur d'opéra Reinhard Keiser.

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De nombreux musiciens se sont inspirés du texte de Brockes. Parmi eux, on trouve Telemann, qui avait déjà donné sa version de la Passion de Brockes à Francfort-sur-le-Main dès 1716. Johann Mattheson, directeur musical de la cathédrale de Hambourg, y a programmé sa propre adaptation musicale le dimanche des Rameaux 1718.

Parmi tous les autres compositeurs qui ont mis en musique la Passion de Brockes, on trouve Johann Friedrich Fasch (1722-1723), Gottfried Heinrich Stölzel (1725), Johann Balthasar Christian Freislich, Jacob Schuback et Johann Caspar Bachofen (tous trois dans les années 1750).

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Une audition pour Händel à Hambourg ?

Georg Friedrich Haendel a mis en musique plus d’une centaine de textes tirés du volumineux livret de Brockes. Sa version a été créée le 23 mars 1719 à Hambourg. Il a largement exploité les possibilités dramatiques du texte de Brockes, notamment dans les airs de la Fille de Sion ; son air de colère « Was Bärentatzen » n’aurait pas déparé dans un opéra.

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Le fait que Haendel ait utilisé un livret allemand est d’ailleurs remarquable, car il se trouvait alors en Angleterre et n’avait bien sûr pas vraiment besoin d’une Passion en allemand. La datation exacte de la musique reste incertaine : Johann Mattheson raconte comment Haendel, depuis Londres en 1716, « envoya par la poste une mise en musique du texte de Brockes dans une partition extrêmement serrée ». S’agissait-il d’une candidature à un poste à Hambourg ? À la fonction de cantor de cette ville, en association avec la direction de l’Opéra du Gänsemarkt ? C’est du moins ce que suggère Mattheson dans son ouvrage *Grundlage einer Ehren=Pforte* de 1740.

Quoi qu’il en soit, il semble que Mattheson ait été le moteur des mises en musique du texte de Brockes. En raison de l’accueil enthousiaste qu’elles ont reçu, ces mises en musique sont devenues un phénomène récurrent : dans les années 1719, 1720, 1721 et 1723, Mattheson organisa même une sorte de « festival Brockes » au cours duquel il programma les interprétations de Keiser, Telemann, lui-même et donc Haendel, les unes après les autres.

Commentaires

Le grand nombre de compositeurs qui se sont risqués à mettre en musique le texte de Brockes témoigne de sa grande popularité. Pourtant, tout le monde n’était pas aussi positif quant aux résultats : « L’œuvre de Brockes est de mauvais goût et dénuée de sens, elle regorge d’images exagérées ou indignes ; elle possède toutefois une grande puissance sensuelle qui s’impose comme un effet théâtral et submerge ainsi l’auditeur », a estimé Friedrich Chrysander, éditeur des œuvres de Haendel, un siècle après la mise en musique de Haendel.

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Le musicologue anglais du XIXe siècle Richard Alexander Streatfeild considérait cette passion comme l’une des œuvres les moins satisfaisantes de Haendel, car elle donne l’impression que le compositeur travaille avec un matériau qui ne lui convient pas. Bien plus tard, en 1980, Winton Dean écrit dans le New Grove Dictionary of Music and Musicians que les airs commentés de Haendel manquent parfois de conviction, même si la mise en musique des épisodes dramatiques est saluée.

Selon Dean, c’est dans cette œuvre que Haendel se rapproche le plus d’un défi lancé à Bach, mais il se retire en se montrant « peu à l’aise ». D’un autre côté, Haendel a lui-même réutilisé certains passages musicaux dans Esther, Deborah, Athalia et une version d’Acis et Galatée, tandis qu’en 1747, Bach a mis sur les pupitres un pasticcio de la Passion comprenant à la fois de la musique tirée d’une Passion selon Saint-Marc attribuée à Reinhard Keiser et sept airs tirés de la Passion de Brockes de Haendel.

Édition

Comme aucun manuscrit de Haendel ne nous est parvenu, nous devons nous fier à d’autres copies qui présentent des différences considérables les unes par rapport aux autres – un véritable casse-tête pour les musicologues et les musiciens. En 2008, dans le cadre de la collection « Stuttgarter Händel-Ausgaben Urtext », une édition a été publiée sous la direction du musicologue allemand Andreas Traub. Celle-ci s’appuie principalement sur la copie réalisée par Jean-Sébastien Bach et sert de base au concert de cet après-midi.

L’influence que la « Passion de Brockes » de Haendel a exercée sur Bach est d’ailleurs perceptible dans l’air « Eilt, ihr angefochtnen Seelen ». Pour Bach, la manière dont Haendel fait chanter les interjections « Wohin » par la « Gläubige Seele » dans cet air a constitué une source d’inspiration précieuse lorsqu’il a mis en musique le même texte, quelques années plus tard, dans la Passion selon saint Jean.

Frits de Haen

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